
J'ai traversé les âges et les temps. J'en ai vu des existences, apogées et décadences. Eternelle alternance, se succédant au fil du temps, les vivants ne restent jamais bien longtemps.
J'en ai vu des êtres mourir. Ces morts, putrides et futiles, qui ne se résumaient plus qu'à d'inutiles squelettes sans vie.
Je le sais et je m'en souviens, car je suis en partie responsable de cette déchèterie.
Qu'est-ce qui m'a amenée dans ce monde ? Je n'ai jamais voulu d'une telle existence. J'aurais préféré l'insouciance, quitte à vivre une vie dénuée de sens, autant ne pas en avoir connaissance.
Mais c'était bien pire avant, lorsque j'étais seul dans cet espace morne et triste. A cette époque la notion de temps n'existait pas, l'éternité m'apparaissait comme une fatalité. Omniprésent, je maudissais le Dieu qui m'avait crée.
Une vie d'éternité sans aucune liberté physique, je n'étais qu'un amas de pensées au milieu d'un lieu sombre et éternel.
J'ai vécu une éternité dans un lieu inexistant, un lieu dans lequel même mon existence était incertaine. Penser était ma seule preuve de conscience.
Pour quelle raison ai-je commencé à exister ? Pourquoi m'a-t-on donnée vie dans une prison ? J'aurais tant préféré l'inconscience, j'imagine bien un humain dire que l'immortalité serait une mauvaise chose à très long terme, mais moi, que devrais-je dire d'une immortalité sans aucune liberté physique ? Je n'avais que mes pensées pour m'occuper ! Et tant bien même que penser à longueur de journée pourrait apparaître comme un loisir vaste et instructif pour un être vivant, puisque je n'avais aucun souvenir, puisque je n'avais vécu aucune expérience, je n'avais aucune base pour élaborer de quelconques pensées.
Néanmoins, l'éternité m'y forçant et après avoir fait le tour de la question de mon existence, il fallait bien se résoudre à imaginer des histoires pour passer le temps. Il le fallait, puisque mon créateur ne m'avait même pas donné le droit de suicide.
Ainsi j'essayais de créer ce qui n'avait jamais été crée. Imaginer ce qui n'avait jamais été imaginé, élaborer des mondes qui n'avaient jamais existés. Tout ceci alors même que la notion de création, d'imagination et de monde n'existaient pas encore. De l'abstrait pur et simple que je ne peux décrire qu'avec le recul, seulement de l'abstrait. Peu importe, je devais m'y résoudre puisque après tout, j'étais le prisonnier d'une éternité de pensée.
Le plus dur se présenta au début. Pour créer une histoire, il fallait nécessairement des personnages. A quoi pouvait bien ressembler un personnage ? Le plus évident était d'imaginer que je rencontrais une autre forme de pensée identique à moi-même. Ensuite, il fallait les disposer dans un environnement dans lequel ils pourraient interagir physiquement. A quoi pouvait bien ressembler un paysage ? Qu'était-ce qu'agir ? La tâche d'imaginer ainsi semblait impossible à réaliser.
Pourtant, petit à petit, bribe par bribe, je réussissais à aller plus loin dans ce voyage intérieur. Le tout premier évènement de cette histoire fictive était une discussion entre moi et cet ami imaginaire. Bien qu'identique du fait de son existence, ses pensées divergaient des miennes. Ainsi je lui ai confié une personnalité, ainsi le dialogue pouvait s'instaurer.
Cela peut paraître étrange, mais cet ami imaginaire me semblait plus réel que le néant dans lequel j'existais. Cela ne m'étonnait guère, j'ignorais autant de mon existence que de ce qu'était l'imagination. Après tout, il était logique de penser que le fruit de ma pensée était une forme de réalité, personne ne m'en avait éduqué le contraire. C'est en tout cas ce que j'ai commencé à croire :
"Et si ce que j'imaginais était la réalité ?"
Un élément nouveau est alors apparu dès l'instant où j'ai commencé à espérer en mon existence de pensée. Ce que c'était, maintenant je le sais : un sentiment. Et, bien que les pensées que j'avais eues jusqu'ici étaient abstraites, je savais que ce sentiment dépassait le cadre de ce voyage mental. Je savais qu'il était au-delà de toute pensée, qu'il existait ailleurs que dans mon imagination. Il avait été crée par ma pensée mais n'en faisait pas partie. Dès lors, je savais qu'il s'agissait de mon premier ressenti physique. Ce sentiment, il s'agissait de l'espoir, et ce dont j'étais certain à cette époque, c'est qu'il était bien réel.
C'est bête et basique de penser ainsi avec le recul que j'ai acquis. Un sentiment, c'est banal et pourtant... C'est cet évènement qui déclencha tout. L'association de l'espoir et de moi-même, une union puissante et sacrée, fugacité fulgurante de métamorphose créative.
La fin de l'éternité, le big bang.
Dès lors le néant dans lequel j'ai passé tant de temps commençait à prendre une forme. Il s'agrandissait, exponentiellement tandis que la matière se forma puis s'agrégea naturellement sous l'effet d'une attraction gravitationnelle afin de former des étoiles et des planètes, elles-mêmes se regroupant pour former des galaxies.
Il y avait un Dieu orchestrant tout cela depuis son origine, aucun doute. Tous les ingrédients à la vie étaient invisibles et présents dès l'origine, y compris l'espoir et moi-même qui n'étions que le mécanisme de déclenchement de cette immense symphonie de matière s'assemblant avec éloquence.
Durant ce long, très long moment, l'espoir que j'avais crée était toujours présent, il ne m'avait pas quitté. Je me demandais si je devais le considérer comme une existence à part entière que j'avais enfantée. Maintenant, je sais que l'espoir était lui aussi un ingrédient de la vie au même titre que je l'étais. Je ne l'ai pas crée, je l'ai juste rencontré. Il menait une existence de pensées positives tandis que je n'émettais que des pensées négatives. Le yin et le yang, c'est tout à fait ça. Le yin s'est mélangé au yang et l'univers fut crée, répandant en le mélangeant le yin et le yang à travers son immensité.
L'espoir a préféré mener une existence terrestre. Il erre désormais sur toutes les planètes présentant une forme de vie et est un élément indispensable à l'évolution de ces êtres vivants, car sans espoir leur motivation pour accomplir des tâches serait nulle. Il espère, tout comme moi, que ces êtres vivants agiles de leurs outils pourront un jour percer l'existence du créateur qui nous a enfantés.
Quant à moi, la mélancolie, aussi considérée comme de la matière noire par certaines formes de vie, je vogue à travers cet environnement sombre et froid qu'est l'univers. Parfois arpentant les formes de vies terrestres, je suis resté un amas de pensée et je contemple de toute ma grandeur l'élégance de cette procession éphémère.








France
Certains ne participent jamais à l'évènement. La vie leur arrive tout simplement. Ils se maintiennent plus ou moins à force de persistance bornée et résistent avec rage ou violence à tout ce qui pourrait les arracher à leurs illusions dépitées de sécurité - Frank Herbert

